Lien vers un document interneLa crise, les crises?

L'histoire de l'économie mondiale est marquée par des crises cycliques. Cependant, le krach de 1929, reste dans les mémoires. Éclairage des Pr. Youssef Cassis et Patrick Verley, du département d'histoire économique de l'Université de Genève.

Pr. Patrick Verley

Pr. Patrick Verley

Pr. Youssef Cassis

Pr. Youssef Cassis



Les caractéristiques de la crise de 1929
Le krach de 1929 se différencie des précédents, comme des suivants, par la convergence de multiples facteurs de fragilité. Il touche gravement un grand nombre de pays. Il est affecté par des phénomènes amplificateurs qui se répondent sur plusieurs années et empêchent la reprise. Il se déroule dans un contexte international très défavorable.

Dix ans après la fin de la guerre, l'économie mondiale peine à retrouver un fonctionnement stable. Dans le domaine financier, le système de l'étalon-or, qui fixe exactement la valeur de chaque monnaie, est trop rigide face aux difficultés croissantes éprouvées par de nombreux pays. L'Allemagne, qui doit payer les réparations de la première guerre mondiale, connaît la crise dès 1928. L'Argentine, l'Australie, les pays d'Europe Centrale, qui avaient augmenté leurs exportations agricoles pendant la première guerre mondiale, se retrouvent en surplus de production après la guerre. Les prix baissent, les déficits commerciaux apparaissent, ces pays s'endettent. Ils ne parviennent plus à trouver les capitaux à long terme pour se financer. Ce sont les premiers à décrocher de l'étalon-or. D'autant plus que les Etats-Unis, qui subissent également la crise de plein fouet, poursuivent une logique protectionniste et relèvent les droits de douane dès 1930. L'Angleterre, qui dominait la scène monétaire depuis le 19° siècle, tente sans succès de trouver une solution générale pour sauver le système. Elle abandonne l'étalon-or en 1931, et commence sa sortie de crise. La Suisse, la France, la Belgique, qui veulent maintenir une monnaie forte en refusant de dévaluer, souffrent de la crise, et ne s'en sortent qu'après dévaluation dans le milieu des années 30. En bref, le développement des pays industriels, convergeant jusqu'en 1929, va diverger jusqu'à la seconde guerre mondiale.

Face à la crise, des politiques divergentes dangereuses
Au début des années 20, dans le climat euphorique de l'après guerre, les gouverneurs des grandes banques centrales peuvent mener une politique concertée. Mais en 1929, les politiques divergent. Les gouvernements refusent d'intervenir conjointement. Ce comportement est le fait d'anciennes générations au pouvoir en 1929, qui veulent préserver l'unité nationale et la souveraineté des états. Les dirigeants d'alors considèrent le système monétaire international comme un corps, les crises comme des maladies. Inéluctables, elles permettent de purger le système, il faut les laisser passer. Face à la crise, les états réagissent donc par le protectionnisme et la règle du chacun-pour-soi. Parallèlement, on note une montée fulgurante des extrémismes politiques, qui promettent de rétablir un niveau de vie élevé. La population suit.

1929: quelles leçons?
La crise de 1929 a montré de façon éclatante l'échec des politiques individualistes et protectionnistes. Les gouvernements et institutions financières comprennent maintenant la nécessité d'une intervention concertée. L'après-guerre a vu l'établissement du système monétaire international, le système de Bretton Woods, organisé pour éviter ce genre de dérapage et prendre des mesures concertées immédiates. Aux Etats-Unis, très durement touchés par la crise, les législations bancaires et financières ont fait leur apparition dès les années 30 (il faudra attendre 1940 en France par exemple).

1929 – 2008: même combat?
Les crises de 1929 et de 2008 partagent quelques similitudes. La chute des valeurs est identique sur les premiers mois. Mais en 1929, la crise bancaire est une conséquence de problèmes réels de récession économique et industrielle. Si quatre à cinq mille petites banques font faillite aux Etats-Unis, les grandes banques restent relativement peu menacées, sauf en Allemagne. En revanche en 2008, la crise est d'abord financière. Elle glisse ensuite vers le domaine économique. Cependant la leçon de 1929 a été comprise : en 2008 les gouvernements interviennent massivement et de façon concertée. Ils remettent des liquidités sur le marché, sauvent les grandes banques, tentent de redonner du pouvoir d'achat à la population. Un milliard de milliards est investit en 2008-2009, des chiffres sans aucune commune mesure avec ce que l'on connaissait auparavant.

Et maintenant, peut-on prédire les crises?
Il est difficile de juger immédiatement de l'ampleur d'une crise, encore plus difficile de la prédire. On peut certes identifier un certain nombre de problèmes ou symptômes de future crise. Mais le moment où elle se concrétise – et sa gravité – reste imprévisible : il dépend de critères psychologiques et sociaux. D'un jour à l'autre, la confiance, l'optimisme dans les marchés s'effondrent et virent à un pessimisme soudain contagieux. Les personnes commencent à vendre leurs actions, cela fait boule de neige et le marché chute brutalement. Il est également difficile de prédire comment les différents acteurs engagés (banques centrales, gouvernements) vont réagir en situation de crise. Parviendront-ils, comme en 2008, à maintenir une action concertée, ou cèderont-ils à la pression ? La réaction des personnes et des institutions aux problèmes réels qui se posent en temps de crise fait avancer la pensée économique et permet de mettre en place de nouveaux mécanismes ou comportements de protection du système international.
Propos recueillis par Agathe Charvet, collaboratrice scientifique du Triangle Azur (20.10.09)

  • Lien vers une émission de la TSR"Krach": l'origine du mot

    Malgré son orthographe, «krach» se prononce «crac». La faute à sa première utilisation, aux Pays-Bas, dans le courant du XIXe siècle…
    TTC (20.10.08 – 01:04 min.)

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